09/08/2012

Les (fausses) limites de la croissance, 40 ans après

En 1972, le Club de Rome publiait un rapport hautement médiatisé intitulé "Les limites de la croissance". Alors étudiant en dernière année de ma formation en génie chimique, m'entraînant au quotidien aux calculs de bilans de masse et d'énergie (on n'avait pas encore inventé le terme d'"écobilan"), intéressé par la modélisation et écrivant mes premiers programmes informatiques en langage FORTRAN IV pour l'énorme ordinateur central de l'EPFL, le sujet m'interpellait tout naturellement: en plus des conclusions,  j'étais curieux de connaître la démarche et j'avais lu le rapport dans son intégralité. L'étude s'appuyait sur le modèle "World3" développé par les chercheurs de MIT, qui modélisait l'interaction de cinq facteurs moteurs du système mondial (population, pollution, ressources alimentaires, ressources naturelles et production industrielle), avec l'hypothèse d'une croissance exponentielle supposée constante.

Le rapport examinait notamment le taux d'utilisation (et d'épuisement) de 19 substances et concluait que 12 d'entre elles seraient totalement épuisées avant 2012: aluminium; argent; cuivre; étain, gaz naturel; mercure; molybdène; or; pétrole; plomb; tungstène; zinc: or aujourd'hui, cette conclusion s'avère totalement erronée. Quelques exemples:


  • En se basant sur les réserves connues en 1970, le mercure devait être épuisé en 1983. Or sa substitution dans les applications dentaires et les thermomètres a eu pour effet une forte baisse de sa consommation et une chute spectaculaire du cours de la matière.
  • L'or était censé disparaître peut-être déjà en 1979 - mais très certainement au plus tard en 1999 - sur la base des quelques 10'000 tonnes de réserves connues en 1970. Depuis, 81'000 tonnes ont été extraites et les réserves sont aujourd'hui estimées à 51'000 tonnes.
  • En 1970, on estimait les réserves de cuivre à 280 millions de tonnes. Depuis, on a produit 400 millions de tonnes et les réserves sont aujourd'hui estimées à 500 millions de tonnes.
  • Malgré une consommation d'aluminium 16 fois plus importante qu'en 1950 et le fait que, dans le monde, on ait depuis consommé quatre fois les réserves connues en 1950, les réserves sont aujourd'hui suffisantes pour 177 ans.
  • Quant au pétrole et au gaz naturel, les réserves sont actuellement supérieures à ce qu'elles étaient en 1970, malgré une consommation considérablement plus importante.

Des constats comparables peuvent être faits pour les autres matières. L'hypothèse de base des "Limites de la croissance" paraissait intuitive, voire même évidente: si de plus en plus de personnes consomment de plus en plus de matières, on se heurtera inévitablement aux limites physiques de la planète. Alors d'où vient l'erreur, comment les auteurs du rapport ont-ils pu se tromper à un tel point? Simplement, en ne considérant que cinq facteurs moteurs du système mondial, ils ont occulté celui qui est sans doute le plus important, l'ingéniosité humaine et notre capacité à découvrir et innover. Les chantres de la "décroissance" refont aujourd'hui la même erreur, car les facteurs limitant la croissance se déplacent, évoluent avec le temps et reculent, grâce notamment à la technologie. Pour sortir des centaines de millions d'êtres humains de la misère, le monde a surtout besoin de plus de croissance économique (sans laquelle il ne peut y avoir plus de dépenses en recherche appliquée et plus d'investissements dans les techniques de pointe), et en aucun cas d'une croissance négative.

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Commentaires

Mhouais, je suis ingénieur aussi, et assez d'accord avec vous malgré une réserve sur le dernier paragraphe.

Admettez quand même que la croissance démographique ne peut pas être infini sans graves conséquences, la 1ere étant sans doute une auto-régulation barbare pour des ressources limitées, plus ou moins synonyme de la fin de la civilisation tel qu'on la connait.

Écrit par : Eastwood | 10/08/2012

En effet Eastwood, la croissance démographique ne peut pas être infinie sans conséquences. Mais cette croissance tend-elle pas à diminuer depuis quelques décennies, puisque les sept milliards que nous sommes aujourd'hui représentent déjà le 70% du pic probable de 10 milliards à la fin du 21e siècle, donc qu'en termes de croissance, le "pire" serait déjà derrière nous? Il y 50 ans, on devait penser que sept milliards, ce serait déjà la fin du monde! Les Cassandres se trompent donc régulièrement. Quant à la "civilisation telle qu'on la connaît", il me semble que le concept est évolutif depuis...le début de la civilisation! Mon propos était surtout de dire qu'il faut rester optimiste, avoir confiance en l'avenir et investir massivement dans les nouvelles technologies. Merci de me lire.

Écrit par : Ashwani Singh | 11/08/2012

Je trouve enfin dans l'un des blogs de la tdg un avis qui va plus loin que les prévisions apocalyptiques qui ne se confirment jamais. Merci. Et Comme je ne saurais le dire mieux que la personne qui a rédigé un autre blog, qui développe des idées similaires, je vous laisse le lien:

http://ordrespontane.blogspot.fr/2012/05/apocalypse-20-le-retour-de-la-vengeance.html

Le problème de la "décroissance" me fait penser à une femme de ma connaissance, obsédée du ménage, qui avait coutume de dire après chaque nettoyage de sa tanière: "maintenant, je veux que ça reste propre". A cela j'avais coutume de répondre: "Très bien, il faut mettre des housses sur les meubles, fermer hermétiquement les fenêtres et aller vivre ailleurs"... Blague à part, la faille fondamentale des "limites de la croissance", à mon avis, est de se baser sur des uchronies: le fait de garder en tête l'image d'un pays -ou d'une planète- dont l'évolution serait constante et identique à travers les âges, où il n'y aurait ni nouvelles découvertes ou progrès techniques, ni d'autres ressources exploitables. Leur solution, alors serait de transformer le monde en maison de poupée, où personne n'aurait le droit de bouger une oreille sous peine d'endommager la planète. Le corollaire des uchronies écologistes, ce sont les politiques planificatrices totalitaires de l'enfant unique ou les atteintes à la propriété privée pour préserver le paysage ou autre. Et avec cela, on oublie que les pires catastrophes écologiques du siècle dernier ont eu lieu sous des régimes planificateurs et collectivistes, où l'on se moquait de la propriété privée et de la liberté des individus.

Écrit par : Inma Abbet | 11/08/2012

@Inma: merci pour ce lien et votre commentaire; j'ai d'ailleurs appris un nouveau mot, l'uchronie! D'accord avec vous! Merci de me lire.

Écrit par : Ashwani Singh | 15/08/2012

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