14/01/2010

La psychologie des arnaques nigérianes

Ça existe depuis plus de 30 ans et c'est vrai qu'au début, lorsque c'était encore tout nouveau, beaucoup de personnes que l'on croyait pourtant intelligentes sont tombées dans le panneau, victimes de leur naïveté et de leur cupidité. On commence par vous envoyer une lettre en se réclamant proche du ministre du pétrole d'un pays africain, déchu lors d'un coup d'état, mais disposant toutefois de 100 millions de dollars non déclarés et cherchant l'aide d'un "consultant" pour les recycler, moyennant des honoraires de 7% de la somme.


On vous propose de répondre au moyen d'une lettre sur votre papier à entête (dont on vous dicte les termes), en vous demandant de joindre dans la foulée quelques entêtes vierges. Quelques semaines ou mois passent. Puis un jour, vous recevez un coup de téléphone vous annonçant que l'ex-ministre sera prochainement à Londres et que vous pourriez le rencontrer, mais évidemment sans qu'il soit possible à ce stade de fixer un jour précis ou une heure de rendez-vous, le mieux étant que vous vous logiez au Ritz ou au Savoy pour toute la semaine - "pour votre image" - au cas où la rencontre se déroulerait à l'hôtel. Alors on n'hésite pas, car la perspective d'empocher sept millions de dollars vaut bien évidemment un investissement de quelques milliers de francs.

Au Savoy, vous tournez en rond (les téléphones portables n'existaient pas). Après plusieurs rendez-vous fixés puis annulés au dernier moment, on vous dit que M. le (ex) Ministre a dû quitter Londres pour une urgence imprévue, mais qu'il reviendra probablement dans deux mois. Entretemps vous avez dépensé huit mille francs (beaucoup d'argent à l'époque), mais qu'importe, l'enjeu en vaut la peine. Deux mois plus tard, rebelote sur toute la ligne, sauf que l'on ajoute que son excellence était fort intéressé par votre proposition et tenait beaucoup à vous rencontrer. Donc au bilan, même avec quelques vingt mille francs dépensés, l'affaire avance !

Tout se joue dans le troisième et dernier acte encore deux mois plus tard. Cette fois, on vous dit que le mieux serait que vous veniez directement au Nigeria, car Son Excellence tient vraiment à vous voir et regrette beaucoup les précédents rendez-vous manqués. "Prenez", vous dit-t-on, "une chambre au Marriott de Lagos dès le 1er février, et on vous contactera sur place. Il ne serait d'ailleurs pas inutile de verser préalablement (par exemple) vingt-cinq mille dollars (à l'époque où le dollar valait CHF 2,50) à son assistant personnel (no de compte fourni) afin de le remercier des efforts qu'il déploie en votre faveur pour vous obtenir le rendez-vous." Alors au point où vous en êtes et même si vous commencez à avoir quelques doutes, pourquoi, vous dites-vous, ne pas dépenser encore quelques dizaines de milliers de francs pour conclure enfin cette affaire ou en finir une fois pour toutes? Seulement voilà, une fois sur place, vous êtes pris en otage par des brigands qui demandent une rançon de quelques centaines de milliers ou quelques millions de francs, selon leur évaluation de votre "poids".

Quel rapport avec "Thônex, ville dynamique…etc.", j'y viens. Il existe une expression en anglais qui dit "don't throw good money after bad" (ne risquez pas du bon argent simplement parce que vous en avez déjà dépensé à mauvais escient). Ce risque est humain. Tout bon joueur de poker en est parfaitement conscient.

Aussi récemment que le mardi 12 janvier 2010, un collègue du Conseil municipal de Thônex m'avouait regretter la décision de ne pas dépenser vingt millions pour une nouvelle mairie, car on perdait ainsi définitivement le million environ déjà dépensé en honoraires. Je lui ai rétorqué que je préférais perdre un million que vingt, mais d'après son regard ébahi, je sais que je n'ai pas été compris. Mon propos n'est nullement de suggérer que le projet de mairie de Thônex était une arnaque, mais bien d'expliquer la psychologie selon laquelle une fois le wagon mis sur les mauvais rails, il est souvent très difficile de changer de direction ou de faire marche arrière: que cela ait été malgré tout fait à Thônex mérite d'être salué.

(v. aussi http://unegeneveouvertedynamiqueetoptimiste.blog.tdg.ch/a... )

 

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Commentaires

"il est souvent très difficile de changer de direction ou de faire marche arrière: que cela ait été malgré tout fait à Thônex mérite d'être salué."

Eh oui! Et il y a un cas encore plus cauchemardesque que la mairie de Thônex: c'est le stade de la Paille. A quand la faillite de cette honte de la République? Le plus tôt sera le mieux. Selon le principe énoncé ci-dessous.


"beaucoup de personnes que l'on croyait pourtant intelligentes sont tombées dans le panneau, victimes de leur naïveté et de leur cupidité."

C'est effectivement tout le problème, y compris et surtout dans l'affaire du stade de la Paille. Sauf que l'argent n'a pas été perdu pour tout le monde.

Écrit par : Johann | 15/01/2010

@Johan: je ne connais pas les dessous et les détails de l'affaire du Stade de la Praille; par contre sauf en cas de tsunami ou de tremblement de terre, l'argent n'est jamais perdu pour tout le monde car tout comme au poker, il y a des perdants et des gagnants. Dans les cas qui nous intéressent, les "gagnants" sont/seraient/auraient été les mandataires qui restent malgré tout peu nombreux et donc fortement cartellisés vu l'étroitesse des marchés publics à Genève et en Suisse, ceci en dépit des procédures AIMP ("accord intercantonal sur les marchés publics") sensées "ouvrir" les marchés: pas sûr que ce soit réellement le cas en pratique...

Écrit par : chat_touilleur | 17/01/2010

Cette histoire est l'illustration exacte du problème de la Suisse ! Il se trouve toujours quelqu'un qui a une histoire logique, vraie et surtout très sensée et très raisonnable à présenter comme argument à la prudence. Vous avez raison Monsieur dans votre logique mais c'est fait maintenant, allons nous toujours nous contenter de l'à peu près sous peine d'être raisonnable. A force d'être raisonnable et bien pensant, on perd de vue tout ce qui pourrait être nouveau, innovant, peut-être un peu fou mais tourné vers l'avenir et l'ouverture au monde extérieur. Car savez vous ailleurs les choses bougent ! Faisons ou ne faisons pas mais cessons de mégoter, des bouts de crédits, des bouts de stade, 40 ans qu'on parle de la traversée du lac et je pourrais citer beaucoup d'autres exemples.

Écrit par : kuner | 17/01/2010

@kuner: .j'espère que votre remarque était dirigée contre Johann, car je tiens à préciser que j'étais/je suis pour le CEVA, la traversée de Vésenaz, la 3e voie ferroviaire Genève-Lausanne, la 3e voie autoroutière Genève Lausanne, PACA, Colovrex, une tranchée couverte sous Thônex et la création d'une fondation pour faciliter l'implantation d'entreprises à Thônex. Je suis créateur et coadministrateur du groupe Facbook sur la traversée su lac. Je continuerai par contre à m'opposer à des projets d'infrastructure qui intéressent beaucoup plus les élus que les électeurs (la nouvelle Mairie à Thônex en étant un exemple flagrant) tant que je ne serai pas pleinement convaincu de leur urgence et de leur nécessité (puis j'ai oublié d'ajouter que le Stade de la Praille est une superbe réalisation: laissons-lui toutefois le temps de démontrer son intérêt et son utilité, ainsi que son apport à l'économie, au rayonnement de Genève et au sentiment de fièrté des genevois).

v. aussi:
http://www.apexserv.com/asingh/economie.php
http://www.apexserv.com/asingh/mobilite.php
http://www.facebook.com/group.php?gid=40850472082

Écrit par : Ashwani Singh | 17/01/2010

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